Lors de la conférence-débat du 16 avril, J. Vernaudon (UNC) nous a expliqué l'histoire des langues océaniennes et leur enseignement actuel.
En voici lecompte-rendu. Pour la version PDF, cliquez-ici.

(J. Vernaudon avait déjà fait une présentation à l'UNC en mars)

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Carte des langues kanak - copyright Lacito-CNRS 2009 (cliquez pour agrandir)

28 langues kanak sont parlées en Nouvelle-Calédonie de nos jours, d'après le laboratoire Lacito-CNRS qui les étudient depuis 60 ans. Le Drehu regroupe 15 000 locuteurs, le Nengone 7 000 et le Païci 5000. Les autres concernent 2 à 3 000 personnes, voire beaucoup moins.

La planète abrite actuellement 7 000 langues (regroupées en une vingtaine de familles). Certains linguistes estiment que plus de la moitié sont susceptibles de disparaître au XXI° siècle : comme la biodiversité, la glottodiversité (langues) est menacée.

Si le français est inclus dans la famille indo-européenne, les langues kanak font parties du sous-groupe des langues océaniennes, issu du proto-austronésien dont les locuteurs ont quittés Taïwan il y a environ 6 000 ans et ont peuplé une région s'étendant de Madagascar à l'Ile de Pacques et de Taïwan-Hawaï à la NZ. Ils ont peut-être même atteint la Californie (où ont été retrouvés des pirogues à balanciers et des os de poulets).

Lors de cette migration par voie maritime, la culture océanienne proprement dite est apparue (langue, Lapita, …) dans la région de l'archipel des Bismark, à l'Est de la Nouvelle-Guinée. Aujourd'hui, les langues océaniennes ont des vocabulaires proches, mais aussi des structures grammaticales et certaines constructions intellectuelles (structure de la parenté …).

Dans la Nouvelle-Calédonie coloniale, la transmission de ces cultures a été menacée. Alors que les 1er enseignements écrits religieux se font dans certaines langues locales avec succès, le décret Guillain en 1863 interdit l'étude des " idiomes indigènes ". En 1921, un arrêté interdit même toute publication en langues indigènes.

Dans le même temps disparaissent d'autres signes de reconnaissance de la culture océanienne (les pirogues ne se retrouvent plus guère qu'à l'Ile des Pins et les tarodières sont abandonnées, alors qu'elles étaient les plus élaborées d'Océanie).
Il faudra attendre 1984 pour que soient abrogées les dispositions interdisant l'enseignement des langues vernaculaires dans les établissements publiques. Mais le retard accumulé en termes de reconnaissance culturelle pousse le FLNKS en 1985 à appeler au boycott de l'École " coloniale " et à ouvrir les Écoles Populaires Kanak (EPK).

Sur la côte Est au XIX°

Depuis, les Accords de Matignon en 1988 prévoient une prérogative des provinces pour l'adaptation des programmes aux réalités linguistiques et culturelles et en 1990 une lettre du Ministère de l'Education Nationale (MEN) donne un cadre à l'enseignement des langues maternelles dans le premier degré : 5 heures hebdomadaires. En 1991 : Accord de principe du MEN pour l'introduction de 4 langues kanak au baccalauréat du second degré à partir de 1992.

En 1998, l'Accord de Nouméa énonce que " Les langues kanak sont, avec le français, des langues d'enseignement et de culture en Nouvelle-Calédonie " et en 1999 un Deug Langues et Cultures Régionales est ouvert à l'UNC suivi d'une licence LCR en 2001. En 2005, les langues kanak sont introduites officiellement à l'école primaire publique.

Actuellement, seuls les élèves dont les parents sont volontaires suivent des cours de kanak. De nouvelles promotions d'enseignants sont formées à l'IUFM et chaque province a développé sa formule pédagogique : spécialisés dans le sud, les enseignants sont accompagnés d'un locuteur dans le Nord alors qu'en province Iles, ce sont les mêmes enseignants (bilingues) qui transmettent la langue et les autres matières. Il est possible d'étudier toutes les matières dans la langue (math, …) jusqu'à 7h par semaine en maternelle et 5h aux cycles 2 et 3. Il est aussi prévu des ouvertures vers d'autres langues Asie-Pacifique.

De fait, l'enseignement est devenu non pas bilingue mais plurilingue (avec l'anglais en plus). Les facteurs favorables à cette ouverture :

o La décolonisation et le transfert de compétences,
o La renaissance culturelle des sociétés autochtones : le local ne veut pas se noyer dans le global,
o Les populations exogènes manifestent leur appartenance au local en assimilant des éléments culturels et linguistiques locaux,
o Grâce à la recherche en psycholinguistique, l'institution scolaire, traditionnellement monolingue et réfractaire à la diversité linguistique, commence à envisager le plurilinguisme comme un atout.

En effet, les deux principales critiques faites au bilinguisme dans les années 50 (au niveau international) étaient :

- la crainte d'une surcharge cognitive (le cerveau est saturé par le traitement simultané de deux langues et ne peut plus rien apprendre)
- le mélange des codes (l'enfant mélange les structures grammaticales, le vocabulaire, … des deux langues)

L'expérience à montrer qu'il n'en est rien. Au contraire, il a été prouvé que l'enfant ne sera pas troublé si les différents enseignements sont de qualité. Il ne faut pas non plus qu'il y ait dévalorisation ni contrainte (comme ça a pu être le cas lors de la colonisation). Dès lors, l'exercice apprend à l'enfant à se concentrer. Il devient plus performant en mathématiques, en créativité, … (gain analytique et synthétique). D'ailleurs, à cet âge-là, les enfants sont " programmés pour apprendre les langues de leur environnement social " et le font beaucoup plus facilement que des adolescents ou des adultes.

Du coup, en Nouvelle-Calédonie, les parents acceptent les langues proposées, même si ne sont pas leurs propres langues d'origine (Le choix dans une classe se fait après un sondage des désirs et d'après la disponibilité des enseignants). Et l'ouverture vers les langues locales a de plus en plus de succès …